Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

31.10.15

ANTHONY BRAXTON - DEREK BAILEY
FIRST DUO CONCERT



Pour nombre d'entre nous (qui sont-ils ? qui sommes-nous ?), la sortie de l'album "First Duo Concert" d'Anthony Braxton et Derek Bailey avait constitué un choc aussi fort que Miles Davis at Fillmore par exemple. Nous étions en présence de deux façons, deux savoirs, deux discours, deux traditions, deux évidences, deux sources de secrets, deux tactiques même, bien différents, qui là vivaient ensemble en créant l'espéré inespéré. Une époque où Anthony Braxton pouvait faire la couverture des magazine spécialisés en Jazz... Emanem est toujours là et en propose une belle réédition de ces plages de référence en disque compact.

25.10.15

FREEDOM

On n'en finit pas de se dire (et ce depuis le début des années 70) que tout ce recyclage posthume (qui nous a d'abord ravis - Rainbow Bridge, Cry of Love) dépasse les bornes jusqu'à l'étrange indiscrétion rapace, au léger malaise. Mais force est de reconnaître que l'attirance provoquée par ces drôles de galettes va le plus souvent contre notre volonté sainement rationnelle. Alors, la petite honte du hors-jeu-hors-temps momentanément remisée, l'émerveillement éclate une fois encore comme dans ce Freedom - Atlanta Pop Festival qui vient d'être publié, trace d'une urgence difficilement concevable, de l'éclat de la nécessaire incertitude poétique, d'une liberté prise par le temps, d'une preuve infaillible du jaillissement de la vie courte, d'un incendie définissant l'existence, du temps brutalement rétréci. Et le fait de savoir tout ça par cœur n'y change rien.

Jimi Hendrix : Freedom: Atlanta Pop Festival (Double album - Experience Hendrix distribution Sony)

18.10.15

HISTOIRE DE CHEMISES, VERSION MARX

Dans le film Cocoanuts (1929), lors d’une petite confusion physique propre au monde des Marx, Harpo pique la chemise d’un certain Hennessy  (qui se présente comme un défenseur de l’ordre). Lequel s'offusque : « Qui a pris ma chemise ? Où est passée ma chemise ? Je veux ma chemise ! »
Groucho : « Hé, vous avez perdu votre chemise ? »
Hennessy : « Oui. »
Groucho : « Pouvez-vous la décrire ? »
Hennessy : « Comment ça ? »
Groucho et Chico dessinent sur le maillot de corps un jeu du morpion : « Regardez. Cette croix montre l’endroit où votre chemise a été vue en dernier. »
Hennessy : « Arrêtez ! »
Groucho : « Voulez-vous bien rester tranquille ? »
Groucho et Chico dessinent des ronds et des croix sur le maillot de Hennessy qui se débat.
Hennessy : « C’est bien ce que je pensais. Vous vous êtes donné le mot et vous m’empêchez tous de retrouver la chemise. »
Groucho : « C’est faux, espèce de morveux. Morveux ! Morveux ! »
Hennessy (offusqué): « Je veux ma chemise ! »
Groucho : « Il veut sa chemise. »
Harpo rapplique et l’assistance de reprendre sur l’air de Carmen : « Il veut sa chemise. »
Hennessy chante : « Je veux ma chemise. Je ne suis pas heureux sans ma chemise. »
et l’assistance enchaîne, toujours sur l’air de la "Habanera" de Bizet : « Il veut sa chemise, il n’est pas heureux sans sa chemise. »

On a beaucoup entendu parler de chemises récemment et sans doute pas assez chanté Carmen. Une indication ? Dans Prénom Carmen (1983) justement, Oncle Jeannot - lointain cousin des Marx - joué par Jean-Luc Godard dit : « Van Gogh a cherché un peu de jaune quand le soleil a disparu… faut chercher mon vieux, faut chercher ! ». Qui cherche ? Certainement pas l’actuel président de France, son chef du gouvernement et leur chef de la sûreté, mais pas davantage la cohorte de bien pensants sensibles au sort des gueux dans le lointain des chambres confortables. Eux, comme Flaubert au temps de la Commune (le talent en moins) préfèrent qualifier les arracheurs de chemises qui ont, comme des millions d’autres, déjà perdu la leur, de « voyous » et de montrer le bâton et la case prison comme outils de dissuasion à la colère sociale. « Voyous ? » vraiment ! Un terme qui semble aussi en phase que le « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! » de la reine Marie-Antoinette un jour de révolution. La nouvelle Vals n’est plus viennoise mais elle se propose toujours de faire danser des parachutes de chemises aux cols blancs pour ralentir sa descente au lieu d’y voir le blanc de l’espace de projection des tourments endurés.

Le 12 octobre, le chef du gouvernement (ex chef de la sûreté), à cheval sur sa chemise immaculée, était à Ryad pour vendre du matériel d’armement et autres bricoles sanitaires à un état qui condamne à mort les adolescents pour porter des tee-shirts contestataires. Lieu d’inspiration. Le même jour, en France, les condés arrêtaient à 6 heures du matin six syndicalistes rendus responsables d’arrachage de chemise d’un col blanc d’Air France qui, lors d'une autre confusion physique, n’a pas su voler bien haut. Six personnes arrêtées, six personnes représentant 2900 autres en passe de perdre leur travail et au-delà, des millions d’autres dont le ras-le-col devrait impressionner. Six personnes qui en réalité devraient être remerciées publiquement pour avoir prévenu d’une colère gigantesque qui n’en finit pas de monter, six personnes qui en retirant cette chemise ont ouvert les volets baissés pour laisser passer un peu de lumière, le jaune de Van Gogh, six personnes qui ont su par un geste – là où les discours ne passent plus – soulever une montagne de questions et de périls sournois. Un geste contre l’amnésie nous rappelant à la bonne géographie des costumes indiquée dans un vieux proverbe : « autour du col, il y a la cravate ».

Dans Cocoanuts, le rôle du détective Hennessy était interprété par Basil Ruysdael, un acteur que l’on retrouvera en 1955 dans Graine de Violence de Richard Brooks, premier film « rock’n’roll » où l’on entendra cette réplique d’un directeur d’école : « Je ne suis pas préparé, on ne m'a pas préparé à maîtriser une émeute ».


Merci à Fabien pour sa requête sur les standards à chemises.

8.10.15

L’ARTISANAT DE LA MUSIQUE
FACE À L’EMPIRE

-->
Les disques nato seront présents aux Rendez-vous de l'histoire de Blois dont le thème cette année est "Les Empires"  les 8, 9 et 10 octobre. Pourquoi ? Tentative de réponse.


Nous sommes en 2015 au commencement de l’ère dite numérique, du monde virtuel, où seule la souffrance n’a pas le privilège de l’abstraction.

En ce monde réputé neuf où les possibles se confondent dans la confusion même, où le désir s’abîme dans la métaphore infranchissable, la musique perd sa place initiale. Elle pâlit dans les forêts d’algorithmes, se love dans les espaces high-tec pour canidés domestiques (« niches »), devient facilement interchangeable, s’utilise en sonnerie téléphonique,  accompagne des va-et-vient d’ascenseurs pas très sociaux, ou plutôt se tient gentiment à l’écart en remplissant ses fonctions de consommation dite culturelle. La musique, lieu d’échange humain absolument exceptionnel, semble être désormais trop souvent partout et nulle part à la fois.

Elle ne manque ni de créativité, ni d’audace, ni de jeunesse, ni de belles rides, mais de lieu, de lieu originel. Tout n’est pas substituable. Les vrais villages ne ressemblent à aucun autre.

Qu’elle crie sa liberté chez Beethoven, Hendrix ou Ayler, qu’elle témoigne de la mort par baïonnette d’un jeune manifestant chez Janáček ou de quatre adolescentes noires tués par le Ku Klux Klan dans « Alabama » de Coltrane,  qu’elle fulmine d’un « Fuck the Police » avec NWA, mais aussi parce qu’elle peut faire danser, qu’elle peut rassembler les esprits et les corps, la musique a toute sa place dans l’histoire. Elle sait faire naître, adresser des signes, parler de l’autre - être sensible - en laissant entrevoir le Monde en multiples facettes.

Si nous persistons aujourd’hui, après 35 années, à être toujours une maison de disques, si nous devons plus encore que jamais déployer une énergie que l’on aimerait romantiquement infatigable en dépit de difficultés croissantes, c’est parce que, comme d’autres artisans, nous  souhaitons toujours la musique comme ce lieu indispensable entre le temps des épreuves et celui du début de longues passions.

Le récit, l’échange, l’existence, l’inattendu, l’air, la poésie, l’engagement et la transmission d’ondes (parfois de choc) qui nous ont permis d’avancer nous importent.  Ils sont les instigateurs de ces albums que nous continuons à proposer avec détermination physique ; à tout cœur, à toutes forces, sans peur du futur (un peu quand même), sans grande nostalgie mais avec conscience de la valeur du passé pour notre indispensable présent.



www.natomusic.fr


Photo : B. Zon