Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

21.12.15

JOHN TRUDELL ET ETIENNE BULTINGAIRE


John Trudell et Etienne Bultingaire ne se connaissaient pas. L'un était poète-activiste, l'autre ingénieur du son-musicien. Tous les deux ont été emportés par la maladie infernale, à quelques heures d'intervalle, les 7 et 8 décembre derniers.

C'est pour l'enregistrement, en février 1990, de la suite de Tony Hymas Oyaté (dédiée à 12 chefs indiens d'Amérique du Nord de la seconde partie du XIXe siècle) à Albuquerque (Nouveau-Mexique) que la rencontre avec John Trudell a lieu. Dès que nous nous sommes entretenus avec Hanay Geiogamah, conseil sur le projet, le premier nom évoqué fut le sien et l'écoute des cassettes que John Trudell avait réalisées avec Jesse Ed Davis et Quiltman devint confirmation évidente. Ses mots dans Tribal voices saisirent : "Rappelle-toi, toi l'impatient, rappelle-toi et vis sans avoir peur de la vérité".

Né en 1946, John Trudell grandit dans la réserve Santee Sioux dans le Nebraska. En quittant l'armée pendant les premières années de la guerre du Vietnam, il devient un des membres actifs de la cause indienne lors de l'occupation d'Alcatraz par les United Indians of All Tribes en 1969. Il est porte-parole du mouvement et crée le programme Radio Free Alcatraz diffusé la nuit depuis Bekeley. Il rejoint ensuite l'American Indian Movement (créé à Minneapolis en 1968 pour défendre les Indiens du harcèlement policier puis tous les droits indiens dans les réserves et les centres urbains) dont il est le président de 1973 à 1979. 1973 est l'année de l'occupation de Wounded Knee par l'AIM et 300 habitants de la réserve de Pine Ridge à l'endroit même où, en 1890, le 7e de cavalerie avait massacré la tribu du chef Big Foot en recherche de refuge. En 1979 lors d'une manifestation à Washington, John Trudell brûle le drapeau américain après un discours devant les bureaux du FBI. 12 heures plus tard, dans la réserve Shoshone Paiute of the Duck Valley, un incendie ravage sa maison où vit sa femme Tina Manning, activiste pour les questions relatives à l'eau, leurs trois enfants et ses beaux-parents. Tous périssent sauf le père de Tina, sévèrement brûlé. Trudell accuse le FBI. L'enquête conclut à un accident. Il quitte l'AIM pour une sorte d'errance. Doucement, le mot se forge comme nouvelle arme. Devant la foudroyante réalité, l'avenir a encore un cœur. "Rappelle-toi et vis". Il publie un recueil de poésies Living in Reality. Jackson Browne l'encourage à se diriger vers la musique. C'est ce qu'il fait grâce au guitariste kiowa Jesse Ed Davis (entendu avec Taj Mahal, Bob Dylan, George Harrison, John Lennon). Davis meurt, à 43 ans, en 1988 d'une overdose. À cette époque, John Trudell apparaît dans le film de Jonathan Wacks Pow Wow Highway (produit par George Harrison). On le revoit au cinéma en 1992 pour le rôle de Jimmy Looks Twice dans Thunderheart de Michael Apted (1992). Heather Rae lui consacrera un documentaire en 2005 : Trudell.

En 1989, nous prenons contact avec lui pour le projet d'enregistrement de "Crazy Horse" qui ouvre ce qui deviendra Oyaté. La même année, il rencontre Tony Hymas en tournée avec Jeff Beck à l'issue d'un concert à Los Angeles. Février 1990, dans une ancienne opera house transformée en studio dans le village de Cerillos dans les montagnes du Nouveau-Mexique, se retrouvent Hymas et plusieurs musiciens et chanteurs indiens (Paul Ortega, Carlos Nakai, Floyd Westerman, Jim Pepper, Tom Bee, Hanay Geiogamah, Joe Bellanger, DJ Nez, Bonnie Jo Hunt et John Trudell). Trudell enregistre "Crazy Horse" (Jeff Beck y ajoutera sa guitare, ce qui le ravira). l interprète également le "Captain Jack" de Barney Bush, empêché au dernier moment à cause d'un décès familial. C'est lui qui suggérera le titre Oyaté (mot signifiant "le peuple" en lakota). Ensuite c'est la première venue à Paris pour Oyaté au festival Banlieues Bleues à la Maison de la Culture de Bobigny. À un journaliste un peu trop enjoué qui veut lui servir un verre de vin en insistant car "En France, on dit que c'est le sang de la terre", il réplique "Moi, j'appelle ça le soporifique de l'oppresseur". En 1992, pour Ryko, il publie l'album A.K.A. Graffiti Man, premier d'une longue suite de disques et de concerts où sa vision première de la force des mots, capable d'engendrer de profondes métamorphoses sans le moindre reniement, ne cédera jamais. En l'an 2000 au festival Sons d'Hiver, nous nous retrouvons avec John Trudell, Barney Bush et Tony Hymas pour de mémorables moments. John et Barney, deux voix qui se muent, dans la multiplicité, en suite pour la vie. Une plume fut offerte que Trudell viendrait rechercher un jour. Elle est toujours là.

C'est grâce à Didier Petit que la rencontre avec Etienne Bultingaire eut lieu, non dans les montagnes du Nouveau-Mexique, mais près des Pyrénées, à Tarbes en septembre 1997 pour les enregistrements de Fluide de Denis Colin et de NOHC, ensemble de Didier Petit. Immédiatement avec Étienne, l'aventure enregistrée prend un autre tour, celui d'une capacité à saisir le temps au moment où la vie s'exprime, de rendre compte de la totalité des brisures hors normes. Son parcours n'est pas celui d'une carrière, mais d'une recherche. Une recherche de contrastes et d'harmonies des esprits, en partie commencée au théâtre de Amandiers des années plus tôt lors de ses  rencontres avec Eric Rohmer, Pierre Stein et Daniel Mesguich. En 1982, il rejoint l'Ircam comme assistant son et travaille avec Pierre Boulez ainsi qu'avec Marc Antoine Dalbavie, Philippe Manoury, Tristan Murail, Harrison Birtswisle, Luciano Berio et Karlheinz Stockhausen. Mais sa curiosité dépasse les bornes des normes. Le son s'acquiert comme idéal, comme vision. L'exploration du son touche à l'insaisissable où l'ailleurs porte autant de signes d'ouverture : le son suscite la matière. Pierre Henry trouve en lui un partenaire précieux pour plus de 20 ans de collaboration. 

Avec Didier Petit se noue rapidement une indéfectible entente. Le violoncelliste et producteur raconte : "Notre première rencontre s'est faite au Dunois. Et oui !!! Mais pas l'ancien, le nouveau... Il y avait eu des soirées de rencontres improvisées en avril 1991 avec le gratin des improvisateurs. Je désirais les enregistrer et Xavier Bordelais (avec qui j'avais enregistré deux disques), n'étant pas disponible, m'a parlé d'Étienne qu'il connaissait de l'IRCAM. Là a débuté une longue amitié durant laquelle notre échange sera passé d'un état de complicité sur des enregistrements de la collection in situ (duo Zingaro-Pifarély, Guillaume Orti, Hélène Breschand, Système Friche, Denis Colin trio Fluide, NOHC, François Tusques Le jardin des délices, Frédéric Firmin, Olivier Benoît-Sophie Agnel)... vers son entrée dans le monde de la maniputation sonore avec le groupe Wormholes. Outre l'enregistrement du disque, Étienne faisait aussi du traitement sonore durant les concerts. Puis, nous avons collaboré artistiquement durant 4 ans au Festival des Wormholes au théâtre de l'Echangeur à Bagnolet. Nos deux dernières représentations ont eu lieu en duo au Festival Why Note à Dijon et à La Lutherie Urbaine." Étienne enregistre et sonorise Claude Barthélémy, Thierry Lancino - Tamas Ungvary, Luc Ferrari, Camel Zekri, Jean-Rémi Guedon, Fred Frith, Steve Coleman, Nelson Verras, John Hebert, Tom Johnson, Dominique Pifarély. Désireux de raconter par la matière sonore, il chérit particulièrement le partage de la scène favorable à cet envol intérieur, avec Didier Petit donc, mais aussi Jean-Pierre Drouet, Louis Sclavis, Carol Robinson, Serge Teyssot-Gay et bien sûr avec son camarade Thierry Balasse.

En janvier 1999, à Sons d'Hiver Étienne Bultingaire est de notre aventure Los Incontrolados (projet infini), où se forgent de nouvelles complicités. Ce gourmand de calissons devient le preneur de son (comme on dirait un transmetteur d'étoiles) le plus intime de Benoît Delbecq (7 albums enregistrés ensemble). Il est des voyages suivants de Los Incontrolados, au Maroc, à l'invitation de Xavier Matthyssens (1999) puis en 2000 à Luz-Saint-Sauveur. En 2000 aussi, il sera également à Rabat pour une une soirée remuante, inoubliable les cols blancs, inoubliable, lors d'une rencontre du groupe de Tony Hymas avec Mike Cooper, Henry Lowther, François Corneloup, Hélène Labarrière, Mark Sanders et Mahmoud Ghania et ses Gnawas. Autres moments de partage avec Wormholes de Didier Petit ou Denis Colin et son Subject to Change et plus récemment avec Joëlle Léandre, Benoît Delbecq et Carnage The Executioner pour Tout va monter. Y figure un morceau spontanément intitulé "Bonjour Étienne", simple dédicace affective désormais un bonjour pour toujours.

Étienne est parti le 7 décembre donc, et John le jour suivant. Tous les deux étaient dans la recherche acharnée du moment initiateur vif et concret, tous les deux étaient présence dans le temps présent, tous les deux n'ont eu de cesse d'évoluer vers un exigeant précipité d'avenir, tous les deux cultivaient les dimensions inattendues pour un peu plus de beauté, état de rêve dans le fleuve du temps.

Photos de John Trudell, seul et avec Tony Hymas, prises à Albuquerque par Guy Le Querrec (Magnum) lors de l'enregistrement d'Oyaté 
Photos d'Etienne Bultingaire : extrait d'une vidéo avec Carol Robinson et Serge Tessot-Gay, Etienne et Didier Petit lors de leur rencontre (collection Didier Petit)


2 commentaires:

Anne-Laure B a dit…

Des gens qu'on aurait eu envie de rencontrer. Merci, Jean.

didier petit a dit…

merci pour ce bel hommage !