Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

29.1.09

LE PARI DE LA COMMUNE


PARTIES COMMUNES

« À la fin du 19e siècle, des anarchistes italiens, dix hommes, une femme, libertaires, collectivistes, émigrent au Brésil pour y fonder une communauté sans chef, sans hiérarchie, sans patron, sans police, mais pas sans conflit, ni passion. Cette utopie d’hier convoque quelques-unes des questions brûlantes d’aujourd’hui : celle d’une organisation non répressive, celle de la circulation du savoir et du pouvoir, celle de la libération des femmes et de la lutte contre l’appareil familial. Les seuls rêves intéressants sont ceux qui mettent en crise le vieux monde et, en celui-là même qui rêve, le vieil homme. L’utilité des utopies se mesure aux résistances qu’elles rencontrent. » Ainsi est présenté le film La Cécilia (1976) par son réalisateur Jean-Louis Comolli (ce film majeur - qui comporte incidemment la musique de film la plus appropriée de Michel Portal - vient enfin d'être édité en DVD). L'échec, au bout de trois années, de cette tentative contient également son inspirante réussite. En 1919, la République des Conseils de Bavière proclamée à Münich, ne durera que le temps d'être mise à bas par la violente répression due à 50000 soldats, dont l'organisation paramilitaire des Corps Francs (porteuse des futurs SA, puis des SS) qui exécuta près de 1000 anarchistes et communistes. À Paris, bien sûr, en 1871, la Commune, après deux mois de lumière exceptionnelle, de résistance, d'essais d'existence autre et partagée, d'inévitable confusion aussi et d'espoir gigantesque pour tous les temps à venir, fut écrasée par les sans rêves et l’enfer des Thiers prévisibles. Il y eut aussi les collectivités qui naquirent de l'incroyable mouvement populaire suivant les journées de juillet 1936, à Barcelone où seul le peuple avait été capable d’enrayer le coup d’état fasciste. Là aussi, le fascisme finira par piètrement s’imposer, mais, une fois de plus, les idées mises en pratique, malgré toutes les lourdes violences, hypocrisies et trahisons conserveront pour longtemps d’intactes racines. Et puis au Mexique, en Ukraine, à Marseille, à Lyon… L’idée de la Commune est persistante car elle est la seule qui sait faire face à toutes les iniquités du pouvoir des hommes. Et si elle est souvent vaincue par l’horreur perfide, elle trouve dans les raisons et les circonstances de ses chutes mêmes, sa persistance absolue, son impeccable recommencement, sa puissance poétique propre à faire VIVRE. L’idée de Commune est celle de la vie réelle qui défie la mort. Elle en a les aspirations, les désirs et les dangers.

THE LOWERTOWN COMMUNE




Le groupe Junkyard Empire s’est particulièrement illustré lors de la Convention Républicaine à St Paul (Minnesota) en septembre dernier, lors de laquelle la répression des idées de la réelle différence fut conforme aux grands classiques des fusilleurs d’Utopie. Le Black Dog, café pointé du doigt par la chaine MSNBC comme « repaire d’anarchistes » (mot alors diabolisé à l’extrême par les médias et autorités – mano a mano - pendant ces journées), fut un constant lieu d’accueil pour toutes les voies divergentes, en assumant les risques. La rencontre avec Junkyard Empire s’imposa naturellement par la grâce des corps et des esprits unis et chercheurs de cet endroit où l’on peut VIVRE sans poudre ravageuse pour la peau. Le groupe composé de Brihanu (chant), C R Cox (trombone, claviers), Bryan Berry (guitare), Dan Choma (basse), Graham O'Brien (batterie), fort de cette entente reviendra au Black Dog, qui pour un débat politique et musique, qui pour une soirée dédiée aux damnés de la terre, qui pour une soirée de soutien aux RNC8 en compagnie du groupe Pocket of Resistance. Et puis très vite, une idée s’impose, une visite hebdomadaire, le mercredi, pas seulement une soirée artistic-tic, mais une soirée ouverte où Junkyard Empire invitera non seulement ses amis MC, musiciens, mais aussi d’autres émetteurs de points de vue, des activistes, des auteurs etc. Ces soirées du mercredi, ouvertes le 21 janvier - et pendant complémentaire aux vendredis des Fantastic Merlins - prennent rapidement le titre de Lowertown Commune, terme employé par Junkyard Empire lorsqu’ils indiquent préférer être un embryon de Commune qu’un groupe musical. Lowertown, c’est le centre ville, la basse ville aussi, là où évoluent les chiens noirs au moment où les bulldogs rivaux accueillent leurs tortionnaires, une pulsation, un cœur.


MOVING BACK, LOOKING FORWARD

Conjonctions naturelles, compléments d’objets directs, conjugaisons en temps libres, attributs caractérisés, la Lowertown Commune rencontre, pour sa première sortie le 21 janvier, le symbole même de ce qui l’a enfanté, lors de l’exposition Moving Back, Looking Forward, présentation ouverte à tous, d’un assemblage de photographies souvent instructives, prises pendant la Convention Républicaine de St Paul. Chacun y participe avec ses clichés et la vente des photographies contribue aux frais de justice, non seulement des RNC8, mais aussi des autres cas, moins médiatisés, de poursuites judiciaires contre les manifestants (le premier procès, la même semaine , qui visait une quarantaine de personnes arbitrairement arrêtées a vu l’Etat débouté au simple motif « qu’on ne peut procéder à des arrestations massives pour interroger quelques personnes ». L’avocat des autorités a quitté la salle d’audience, furieux. Celui des manifestants, vétéran défenseur par le passé des Black Panthers et de l’AIM, puisque pour la police, la définition d’anarchiste se limite à « jeune personne habillée en noir » s’est présenté au tribunal, tout de noir vêtu.). Lors de cette exposition, beaucoup de gens qui ont apporté leurs photographies se sont révélés être des soutiens aussi discrets que précieux pour les manifestants venus de tous les USA, des riverains qui loin du statut d’activiste, ont offert un accueil chaleureux et capital à ceux qu’ils estimèrent injustement persécutés. La collaboration n’est pas un fait automatique, la réflexion courageuse peut d’emblée l’emporter.

Cette soirée, loin des fastes un tantinet hollywoodiens de l’inauguration présidentielle de la veille, porte pourtant à son niveau communale intrinsèquement plus d’espérance. Il fait bon se retrouver avec nombre des acteurs des journées de septembre. Dans un coin, le groupe de discussion Café Socrates termine un débat sur "La réalité du pouvoir". Junkyard Empire partage naturellement la soirée avec Pocket of Resistance, groupe réunissant Greg Lyon (basse), Peter Thomas (percussion) et Nigel Parry (guitare & chant), ce dernier particulièrement activement constant dans l’aide aux manifestants poursuivis ainsi que pour la mise en place de cette exposition (2 au 31 janvier). Il évoque l’occupation de Gaza par Israël (que le nouveau président n’a commenté qu’avec des banalités). Dans son set, après l’intervention de Garrett Fitzgerald, l’un des RNC8, Junkyard Empire revient sur le sujet. Junkyard chante aussi la condition féminine, les nécessités de résistance et d’organisation auto-détérminées. Le titre Manifest, réflexion sur le Manifest Destiny, bélier mystico-matérialiste de l’idéologie conquérante américaine, est en lui-même un véritable manifeste : comment faire front face à ce qui nous entoure, comment vivre dans la jungle des cruelles inégalités décidées par une poignée sans poings. Les nôtres sont alors levés. Paroles, images, musiques et fraternités en tous genres sont la règle de cette soirée. On a envie d’y être. On y est !







28 JANVIER : JUNKYARD EMPIRE INVITE TOKI WRIGHT







Si la première a procuré ce bon souffle, la seconde ne dément pas et l’invitation du MC Toki Wright (entendu souvent avec Brother Ali) se révèle particulièrement à propos. Wright dédie un morceau à sa tante, battue par la police et puis invite à regarder les photographies au mur. « Tout le monde parle de la crise économique comme un fait nouveau, moi je la connais depuis 28 ans et ma mère depuis 56 ans ». Le set est tour à tour joueur et grave, Toki Wright défait les mises en scène, prévient des effets faciles, les teste même pour mieux les révéler ensuite et les mots touchent. Junkyard Empire pratique un jeu collectif, communal pourrait-on dire, d’une intensité immédiatement fraternisante. Les échanges ont une espèce de vivacité qui sait prendre son temps en étant exactement là au bon moment. Brihanu apostrophe dans les hauteurs, pas moyen d’être médiocrement tranquille et ça fait du bien, Christopher Cox tisse puissamment sans attendre le retour d’un roi inutile, Bryan Berry révèle avec finesse les phrases complémentaires des contours jusqu’au centre, Dan Choma et Graham O'Brien œuvrent de pair à la nécessité inlassable de fondations aussi permanentes que libres. Dehors la température brutale des derniers jours (- 25° Celsius) s’est adoucie et la neige tombe. Un groupe de jeunes gens, venu un peu par hasard ne cache pas sa joie. La seule hâte est celle de se revoir, on quitte l’endroit sans se presser. En ces temps réputés difficiles, on aurait tort de se passer de l’inestimable. « Je veux croire que les êtres humains ont un instinct de liberté, qu'ils souhaitent véritablement avoir le contrôle de leurs affaires ; qu'ils ne veulent être ni bousculés ni opprimés, ni recevoir des ordres et ainsi de suite ; et qu'ils n'aspirent à rien tant que de s'engager dans des activités qui ont du sens, comme dans un travail constructif qu'ils sont en mesure de contrôler - ou à tout le moins de contrôler avec d'autres. Je ne connais aucune manière de prouver cela. Il s'agit essentiellement d'un espoir placé dans ce que nous sommes, un espoir au nom duquel on peut penser que, si les structures sociales se transforment suffisamment, ces aspects de la nature humaine auraient la possibilité de se manifester » (Noam Chomsky)... Presqu'en même temps, en France, plus de deux millions de personnes dans les rues : enough is enough is enough is enough ...


La Cécilia - 1975, France / Italie, 105 min, Couleurs
Réalisation Jean-Louis Comolli
Scénario Jean-Louis Comolli, Eduardo de Gregorio, Marianne di Vettimo
Photographie Yann Le Masson
Musique Michel Portal
Production Filmoblic / Saba-Ciné
Interpretation Massimo Foschi, Maria Carta, Vittorio Mezzogiorno






Black Dog Café
Corner of 4th and Broadway
Lowertwon,
St Paul, MN
651 228 92 74


Images : B. Zon sauf affiche Moving Back ... Nigel Parry et affiche Junkyard, Steve Robbins