Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

27.11.07

NEXT : JOURNAL DE TOURNEE




Par François Corneloup

14 Novembre - CENON (CUB de Bordeaux) D Salle Simone Signoret

Hasard du booking, le premier concert de NExT en France a lieu dans ma ville ou quasiment.
Peu attentif en général aux signes du destin, sauf quand ils sont favorables, je prends tout de même note de ce détail. À part certains aspects importants de ma vie personnelle, je n’ai pas réellement d’ancrages dans cette ville au demeurant magnifique. Cette date marque peut-être une étape dans cet état des choses. Ce soir, les trois premiers rangs de l’assistance sont occupés par des enfants. NExT commence donc cette série de concerts sous le signe de la jeunesse et de l’avenir. Je crois que ce nom d’orchestre est le bon.


15 Novembre – NEVERS - rencontres de D’Jazz - théâtre



Après d’autres expériences orchestrales jouées aussi dans ce festival, la fidélité de longue date de Roger Fontanel me permet à nouveau d’amener NExT dans le joli théâtre de Nevers. Il semble que notre concert, plutôt réussi, ait suscité l’enthousiasme général. Peut-être aussi parce l’enthousiasme est très vivace dans l’orchestre lui-même… Ou encore, parce qu’il fonctionne et respire naturellement : Au deuxième jour de tournée, le groupe a déjà trouvé sa cohérence. Malgré, ou peut-être grâce à la disparité des parcours artistiques, la très grande disponibilité de chacun en est un facteur décisif. Sans forfanterie ni béatitude, mais avec une attention particulière, nous recevons ces vibrations positives et constructives comme précieuses en ces périodes de pragmatisme libéral et de cynisme politique. Rappel contextuel : Nous sommes au 2e jour d’un fort et légitime mouvement de grève des transports, des étudiants et d’autres qui ne supportent plus l’arrogance des classes dominantes. Cela ne facilite pas la tournée, mais l’ensemble des musiciens de l’orchestre, français comme américains, reste pourtant solidaire et acquis à la cause des grévistes. Nous savons tous que si personne ne réagit maintenant, les difficultés que nous rencontrons dans ce parcours ne sont rien à côté de celles qui nous attendent pour jouer et vivre dans les prochaines années. Télescopage de prospectives intéressant entre la tournée et la grève reconductible …NExT, déjà placé sous le signe du nouveau évolue également dans un contexte de revendication politique intense. Il y a dans tout cela une idée de changement, de mouvement qui nous stimule tous.

16 Novembre - ARGENTEUIL – Cave Dîmière

Daniel Marty nous accueille fièrement, et c’est mérité, à la porte de la Cave Dîmière flambant neuve. L’ancienne cave voûtée est en effet devenue un superbe complexe d’activités musicales composé d’une salle de spectacle confortable, des studios de répétition, un bar… Daniel nous expliquera plus tard que l’ensemble est pensé comme un lieu de passage et de croisement des styles et des activités musicales, concerts, pédagogie, répétitions. Pratiques amateurs comme on dit, mais structures professionnelles… Il s’agit d’un vrai programme culturel municipal entrepris avec sérieux. L’énergie pourtant spontanément dépensée du concert de la veille nous a entamés et nous commençons un peu en dedans. Mais la fatigue peut quelquefois avoir des vertus libératrices. Avec une grande souplesse d’esprit, l’orchestre compose avec cet état. L’écoute palliera ce léger manque de fraîcheur. Une secrète stratégie, enclenchée naturellement et sans concertation, comme issue d’une intelligence collective spontanée finit par opérer et non seulement le groupe parvient à trouver un second souffle mais les cadres s’ouvrent, deviennent soutiens et non finalités. De nouvelles combinaisons orchestrales s’organisent en temps réel et font surgir des sonorités inattendues. Un élan d’émancipation et d’invention relance l’orchestre. Maturation… 3e jour de grève. Nous rentrons dormir à Paris qui semble très animé malgré l’heure tardive. Le dysfonctionnement du trafic souterrain anime la surface. Paris s’agite de ces passants et de ces embouteillages nocturnes inhabituels. Mis à part quelques klaxons impatients, il règne dans les rues comme une fraternité secrète des piétons. La lutte politique intensifie la vie et ouvre les rapports humains.

17 Novembre – REIMS – Festival jazz 51



4e jour de grève. La sortie de Paris est laborieuse, mais notre solidarité reste intacte. Nous abordons enfin la campagne Champenoise sous un soleil d’automne plutôt généreux. Chico suit du regard les courbes des coteaux. Dean compte les rapaces postés aux abords de la route. Il me dit qu’il aime les oiseaux. JT et moi écoutons attentivement le Broadway Vol.3 du 5tet de Paul Motian. Tandis que Joe Lovano développe avec puissance son phrasé et que Lee konitz cisèle les harmonies comme il le fait depuis toujours, nous parlons de notre rapport à l’histoire. Le plus jeune musicien de NExT me dit en substance que le renouvellement d’une musique ne peut se faire sans la connaissance de son histoire et que la rupture n’est qu’un moyen de la relancer. Lors du trajet précédent JT nous avait donné un certain point de vue sur la batterie par l’intermédiaire du disque-leçon de Jo Jones. La jeunesse n’est-elle qu’une question d’âge? Le concert se déroulera dans la continuité de cet instant. Nous jouons trop longtemps, mais l’audience ne nous lâchera pas, jusqu’au bout. Le lendemain, nous faisons pour le coup un bon vertigineux dans l’histoire. La visite de la Cathédrale restera pour tous un moment fort. Nous dirons que cet épisode sera placé sous la question du temps qui passe et de ce que nous en faisons.

19 Novembre – ARGENTEUIL – Cave Dîmière – Master class

Pas de concert aujourd’hui mais une rencontre avec les élèves de la classe de Jazz de l’école de musique d’Argenteuil animée par le bassiste Jean-Luc Ponthieux. La meilleure façon de les rencontrer est encore de jouer avec eux. M’aidant de quelques gestes de direction d’orchestre simples, j’organise sur le tas et en temps réel un jeu collectif avec la quinzaine d’élèves présents. Le morceau de base sera « Luz entre deux eaux » qui est au programme du groupe. Différentes combinaisons apparaîtront au cours du jeu, notamment un duo entre le saxophoniste Ténor de la classe et Dean Magraw ou encore un trio Piano électrique et Batteries comprenant deux élèves et JT. Il sortira de ce carambolage pédagogique des sons inouïs, pleins d’enthousiasme. Tout le monde a bien profité de cet impromptu pour se jeter dans un inconnu musical jubilatoire.

20 Novembre – STRASBOURG – Festival Jazz d’Or Pôle Sud



6e jour de grève des transports. Grâce à Dominique, nous parvenons astucieusement à nous extirper des encombrements parisiens et filons dans la direction de Strasbourg dont nous ne verrons pas grand chose hélas puisque nous n’entrerons dans la ville que tardivement pour rejoindre l’hôtel. Ce concert nous révèle que le programme s’est installé dans la musique de l’orchestre. Je sens que nous arrivons au stade où il nous est à présent permis d’interroger un peu plus intimement les formes. Pas réellement de combinaisons inattendues comme au concert d’Argenteuil mais nous commençons à bousculer les conventions pour laisser apparaître de nouveaux développements musicaux. L’orchestre se libère mais en profondeur, dans son fonctionnement intrinsèque. Nous découvrons des chemins secondaires, parfois un peu chaotiques mais toujours avançant. Et ces chemins nous conduisent en des points que nous ignorions. Work in progress. Traffic jam-session…

21 Novembre – Minibus entre Strasbourg et Montpellier



Ce jour est un jour de transit, sans concert. Une journée entière à rouler. Le minibus est l’antichambre de l’orchestre. C’est un instant de nonchalance où chacun vaque à ses occupations ou inoccupations. La promiscuité induit des échanges sans trop être contraignante. Toutes sortes de conversations aux sujets divers et variés pas forcément musicaux se développent. Ces instants de vie commune forcée donnent au groupe un supplément d’âme. Nous nous découvrons les uns les autres. Une sorte de jeu de sièges musicaux mais avec une place pour chacun s’articule tout au long du parcours. Dormir au fond, monter devant pour tenir compagnie au chauffeur ou le guider… Les comportements s’harmonisent naturellement dans cet espace restreint. Un autre lieu d’improvisation collective…

22 Novembre – Montpellier – Studio Lakanal

Le Concert prévu n’aura pas lieu. L’université où nous devions jouer a été évacuée la veille par la police pour juguler les mouvements étudiants qui secouaient son fonctionnement. Nous regrettons de ne pouvoir jouer, mais sans l’avouer, nous voyons avec une certaine satisfaction la ténacité de ces étudiants refusant eux aussi la réforme des universités que le gouvernement veut imposer. Notre journée ne sera pour autant pas perdue puisque nous irons finalement dans un studio où, après quelques coups de fil, nous avons, avec Boris Darley, le maître des lieux, organisé au pied levé une séance d’enregistrement. Vers 19h nous ressortirons avec 27 mn enregistrées d’une musique qui ne renie pas l’énergie et la créativité du groupe. Il est vrai que nous sommes dans la dynamique de la tournée. Il n’y avait qu’à capter.

23 Novembre –Avignon – AJMI

Au pied du Palais des papes se trouve l’AJMI de Jean-Paul Ricard. Les papes ne viennent plus depuis longtemps au palais, mais Jean-Paul est toujours là et L’Ajmi tourne encore. Il y a eu des périodes difficiles, mais le pape n’est pas près d’être débarrassé de ce lieu d’expression musicale multi style et tranquillement subversif. La bonhomie de Jean-Paul cache en fait une détermination féroce. Nous y ferons un concert formidable, énergique, généreux, chaotique et volontaire. Tout le monde ressortira presque un peu abasourdi de cet instant de musique intense. Le palais a tremblé. Merci aux persévérants et tant pis pour le pape.

24 Novembre – Vitrolles – Moulin à Jazz



Mégret est parti. Hélas, ses électeurs sont toujours là. Le Moulin à Jazz et l’association qui l’anime doivent cohabiter dans le domaine de Fontblanche avec une association Boulistes et Chasseurs plus prompts à tirer qu’à pointer et surtout avant de discuter. Dès notre entrée dans le domaine, nous sommes donc accueillis par un personnage retors qui nous demande illico et sans sommation de déplacer notre véhicule qui gênera probablement quand les convives de sa soirée Beaujolais arriveront. Claude Gravier, l’organisateur du concert explique qu’il attend lui aussi un public nombreux pour notre concert. « Alors, il faut partager équitablement le parking ! » répond le chasseur. Je découvre avec soulagement que le beauf’ mégretiste, même dans les situations les plus extrêmes, peut finalement lui aussi faire preuve d’un certain sens de la démocratie. Claude nous expliquera que cet aimable comité d’accueil n’est que pure courtoisie. Il cache en fait un quotidien tout autre. Notre hôte et ses goûteurs de vin nouveau ont l’habitude de s’exercer au tir et vérifier le fonctionnement de leur artillerie sur les portes du moulin à Jazz ou l’éclairage du site - lequel est aussi dévolu à des activités culturelles autres que la pétanque ou le tir au pigeon - ou encore les pneus des voitures, histoire de se défouler en attendant l’ouverture de la chasse tout en faisant monter la pression sécuritaire en période préélectorale. Plus tard, nous rirons tous ensemble de ce léger incident diplomatique en mangeant l’excellent couscous que nous avait préparé la cuisinière de l’association. Avouons-le, ce couscous-là prenait un goût très spécial dans un tel contexte.
Commencée avec la grève des transports 10 jours plus tôt, la tournée française de NExT s’achèvera donc avec elle ce samedi soir. Nous aurions pu nous crisper sur les complications que cette coïncidence d’agenda eut pu engendrer. Mais la compréhension, mieux, le soutien, la solidarité en tout cas, morale que d’emblée NExT a signifiée à ce mouvement social nous ont permis de vivre la situation avec souplesse. Du reste, c’est aussi cet état d’esprit qui animait la musique elle-même. Je suis heureux de voir comment, sur un programme maintenant solide, joué par des musiciens d’une rare assurance technique, la musique de ce groupe conserve toute sa souplesse et sa mobilité. Chaque soir avant d’entrer en scène, j’étais partagé entre un sentiment de sérénité totale et la curiosité d’une musique à venir. L’assurance d’une entité orchestrale établie et la tension d’une aventure à vivre dans l’improvisation. Chaque soir, dans une musique désormais presque atavique, nous continuons à nous surprendre les uns les autres. La question n’est plus de trouver un équilibre ou un rapport de force entre le prévu et l’imprévu, le dedans et le dehors, le conservateur et l’iconoclaste, l’acquis et l’inné… Ce qui se joue maintenant dans cet orchestre est au-delà de ces oppositions binaires. Il s’agit de l’interaction entre ces facteurs. Nous cherchons simplement à vivre pleinement et entretenir un déséquilibre permanent générateur de mouvement. Au fond ce qui nous plaît le plus, c’est le mouvement. L’équilibre n’est plus maintenant qu’un postulat abstrait. Le mouvement, lui, est le signe concret du devenir.
Next…

Photos par François Corneloup

22.11.07

FRANCOIS CORNELOUP NEXT
À ARGENTEUIL


par Olivier Gasnier


Cave Dimière le 16 novembre 2007

Saluant un certain « marcheur français de Wounded Knee » en conclusion du programme distillé le 16 novembre dernier en la Cave Dimière du côté d’Argenteuil, François Corneloup, saxophones en bandoulière à tour de rôle, a pu donner pleine mesure de son sens de la danse et de la marche solidaire à la tête de son nouveau et cosmopolite orchestre. Manifestement, il est bon de se promener sur les bords du Mississippi et alentours, quand la Seine vient dérouter sa course au milieu des villes jumelles du Minnesota initiant ainsi d’inédites rencontres musicales entre Europe, Amérique et Afrique. Par chance pour nous, Corneloup a l’envie de la découverte et l’âme d’un voyageur - qui ne serait pas solitaire, possédant un vrai sens de la camaraderie – et a donc suivi ces inhabituels méandres fluviaux outre-atlantique, lui permettant de réunir là-bas une petite bande de musiciens-compagnons dont il pressentait la possibilité de faire un bout de chemin avec. En témoigne ici la présence de Dominique Pifarély, fidèle complicité et camaraderie donc, mais sans doute aussi présence (r)assurante, aux côtés de JT Bates, connu comme batteur illimité dans la natosphère, et du guitariste Dean Magraw, tous deux originaires de Minneapolis, soutenus par Chico Huff, discret bassiste philadelphien à l’expérience redoutable dont Jef Lee Johnson peut difficilement se passer. Et c’est un peu comme une parfaite alchimie qui opère entre ces cinq là, où les qualités des mélodies caractéristiques du saxophoniste peuvent s’appuyer sur une rythmique – basse/batterie/guitare – à la cohésion déjà bien assurée et au groove, c’est-à-dire sens de la danse, irrésistible (vertus hexagonales peu courantes) et sur l’intense exigence musicale personnelle de Pifarély, engagement exemplaire pour le groupe, qui en fait, est-il besoin de rappeler, un violoniste décidemment hors pair sur la scène jazz internationale.
Du coup, Corneloup, mettant à profit son expérience au sein du diabolique quartet Ursus Minor, parvient à combiner des dessins rythmiques qui plongeraient leurs racines dans la « Great Black Music » et son énergie fédératrice, pour mieux laisser place à la circulation aérée des idées de ses compagnons de route, qui ne s’en privent guère mais qui tiennent tout autant à maintenir le niveau d’échanges collectifs permanent. En découle une sensation festive aux effluves qui pourraient évoquer, hasard du calendrier des rééditions, les sessions milesdavisiennes d’«On the Corner» mais aux couleurs autrement métissées encore.

16.11.07

ATTRIBUTION DU PRIX DU CITRON DE LA CRITIQUE

















Le Prix du Citron de la critique revient une fois de plus à l'imbattable Alex Dutilh.

Comme à l'accoutumée, le dernier (le terme est impropre hélas car il y en aura d'autres) numéro de sa revue "Jazzman" nous offre pour deux disques un "Pour/Contre", rubrique qui est à la critique ce que les procès de Moscou furent à la justice. Le "Pour/Contre", comme "Le Débat" dans le même magazine, sont des figures permettant de simuler une critique libre en se lâchant avec méchanceté sur quelques boucs-émissaires dont la particularité est qu'ils ne peuvent rien contre le journal. Le petit coup de banderilles, donné à distance lorsqu'il est asséné par l'officier supérieur (historique), prend un sens tout particulier et désigne les cancres : ceux qui lancent des boulettes pendant les cours, jouent au fond du bus, lisent des illustrés pendant l'étude ou se mettent en colère contre le prof lorsqu'il expédie la Commune en 15 minutes pour faire deux cours sur les bienfaits apportés par Monsieur Thiers (bref ceux qui ont toutes les chances de faire quelque chose de leur vie).

Dans le nouveau numéro de Jazzman (le journal qui a enfin eu le courage de donner la parole à Guy Roux et Christiane Taubira), c'est François Corneloup qui pour sa participation au disque d'Hélène Labarrière Les Temps Changent fait les frais de ce traitement de vilain petit canard, non seulement parce qu'il joue du baryton ("Je m'interroge sur le choix de François Corneloup et le recours exclusif au baryton"), mais aussi parce qu'au contraire des trois autres qui "sont dans la surprise, l'accident, une sorte de joie ludique de l'évitement, il insère un son plus étal, un phrasé moins articulé, délibérement (probablement) car sa marque est plus souvent dans une belle énergie". Non content d'avoir en un chapelet (le Père Alex, est la version souriante - type superglue - du Frollo de Victor Hugo) de lieux communs les plus éculés ("joie ludique de l'évitement, accident, surprise") lapidé un remarquable musicien (qui n'a nul besoin d'accident - l'accident n'est d'ailleurs ni ludique, ni joyeux - pour créer la surprise) en émettant même le doute sur sa démarche (délibérement (probablement)), il insiste, l'accusant de semer la neurasténie et de plomber le plaisir possible. Pas garanti, mais possible car Alex Frollo, en bon apôtre du manque, n'estime le plaisir que dans sa possibilité, non dans sa jouissance.

Alors, pour notre très réactionnaire amateur de critique possible dont la qualité première serait l'évitement (on ne se touche pas), on citera un visionnaire du 20ème siècle dont on a bien ri, mais qu'on aurait dû écouter davantage : Fernand Raynaud lorsque celui-ci en disait long : "Chuis pas un imbécile, chuis douanier !".

On conseillera aussi l'écoute des Temps Changent , disque d'une musicienne qui sait se passer des petits poisons paternalistes et dont le disque est une véritable mine de concordances des temps (et François Corneloup, compagnon de longue date, y circule en vrai) pour qui aura su l'écouter quelques fois (ce qui ne peut être le cas des juges expédiant les affaires à la hâte)

On conseillera enfin, à ceux qui sont sur sa route (jusqu'au 24 novembre), le groupe Next de François Corneloup dont les débuts sensibles et puissants prouvent l'inconcevable évitement des corps et la beauté des sensualités essentielles.

2.11.07

MUSIQUE PAR ANNEAUX



Au cinéma, le recyclage de musiques existantes est désormais dominant et les musiques originales de plus en plus rares. On pourrait penser que l'utilisation de disques correspond à un besoin économique, c'est souvent vrai mais pas seulement car force est de constater que des productions

riches et en bonne santé utilisent aussi ce procédé (coûteux en droits) faisant appel à une mémoire facilitée. Les bandes originales de leur côté sont de plus en plus relayées à une fonctionnalité plus ou moins classe. Exit Erik Satie, Ennio Morricone, Jean Wiener, Henry Mancini, Dimitri Tiomkin, Bernard Herrmann, David Raksin, Nino Rota, Harrison Birtwistle, Georges Auric, Hans Werner Henze, Erich Korngold, André Prévin, John Barry, Antoine Duhamel, Joseph Kosma, Maurice Jaubert, Sergueï Prokofiev, Pierre Jansen, Max Steiner, Gato Barbieri, Alex North, Alfred Newman, Miklós Rózsa, Harry James, Duke Ellington, Frank Churchill, Quincy Jones, Arlo Guthrie, Shorty Rogers, Elmer Bernstein, Hanns Eisler, Jay Jay Johnson, Miles Davis, Art Blakey, Giovanna Marini, Isaac Hayes, Ralph Vaughan Williams, Lalo Schifrin, Marguerite Monnot, Jack Nitzsche, Mario Nascimbene, Herbie Hancock, Paul Dessau, Franz Waxman, Arthur Honegger ! Certes la découverte du silence (qui n'existait pas du temps du cinéma "muet "ultra sonore) fut une grande chose, mais très vite devint solution de facilité (avec belle caution moderniste). Le succès du microsillon et de la musique pop amena les producteurs de films à vouloir des b.o. des groupes en vogue qui très vite furent remplacés par leur disque ou ceux de leur voisins. Lorsque Stanley Kubrick vire l'excellent compositeur Alex North pour 2001 Odyssée de l'Espace pour le remplacer par les tubes "Deutsche Gramofon", il lance la mode du recyclage de la musique classique qui va très vite devenir la tarte à la crème bourgeoise du cinéma intelligent. La musique est porteuse de mémoire et au lieu de l'alimenter, le cinéma qui l'a désaisie de ce rôle lui vole maintenant cette mémoire. En raccourci (presque) n'importe quelle musique sur n'importe quel film procure soit l'impression de (trop) coller, soit de créer une distance (la distance étant la solution à tous les problème des expressions actuelles), ce qui n'est pas mal mais... En supprimant le musicien original, le cinéma flingue la relation intime. La musique est devenue la putain du cinéma.

Il est même des réalisateurs comme Martin Scorcese ou très récemment Gus Van Sant pour réutiliser des musiques originales de films célèbres dans leur création : chez Scorcese et son Casino la musique de George Delerue pour Le mépris de Jean Luc Godard et chez Gus Van Sant dans son très recommandable Paranoid Park, la musique composée par Nino Rota pour Juliette des Esprits de Federico Fellini utilisée largement. Ce nouveau film de Gus Van Sant n'a pas recours ni dans la narration, ni dans le jeu des acteurs, ni dans la mise en scène à la distance d'usage. C'est même un film magnifiquement adolescent. Mais la bande musicale probablement fort judicieuse peut laisser perplexe. Si je vous raconte tout ça, c'est que pendant tout le film, le fantôme de Giuletta Massina fort étranger à la vie de Portland Oregon m'a tellement travaillé que j'ai pensé en vrac à ce qui est énoncé précédemment pendant tout le film, ce qui fut une gêne. J'aime les Pieds Nickelés, mais je me méfie des frères Ripolin.