Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne

22.9.17

THOLLOT IN EXTENSO
SORTIE LE 22 SEPTEMBRE 2017

"Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage."
Henri Michaux (in Tranches de Savoir)

16.9.17

LES ÎLES ET PRESQU'ÎLES
DE JEAN AUSSANAIRE

16 avril 2016, les Allumés du Jazz, sous la houlette de leurs disquaires Cécile et Juliette, organisent dans leur boutique du Mans comme à la presque habitude, leur très avenant Disquaire day. Et pour plus de faits et de fête, quelques amis musiciens (Pierrick Lefranc, Jean Aussanaire, Catherine Delaunay, Tony Hymas et les groupes Le bénéfice du doute - Timothée le Net, Mael Lhopiteau - et Ensemble Luxus  - François Cotinaud, Jérôme Lefevbre, Pascale Labbé) s'ébattent toute la journée, dehors ou dedans. Amicale atmosphère de très bonne camaraderie et musique qualificative. Vers 15h, Jean Aussanaire, seul avec son saxophone alto puis soprano, joue dans la cour. C'est immédiatement saisissant, mais doucement saisissant et s'affirme sans heurt. On se trouve bien de cette écoute et on réalise petit à petit, en quelques pièces, dont une de Steve Lacy, cette sorte d'énoncé de tendresse, mais une tendresse intrépide où s'entrelacent la vie des hommes, leurs regards directs et le lieu de leurs secrets. Une alchimie d'une grande beauté à la précision la plus adaptée : l'ampleur réelle pourrait bien se nicher, sans nier le souffle des hymnes au long cours, dans une certaine simplicité au milieu d'un monde tourmenté. Ce concert offert par Jean Aussanaire dans la cour des Allumés du Jazz restera un de ces grands moments de musique, plantes exceptionnelles qui surgissent sans crier gare et perdurent à jamais dans la mémoire. Sur le chemin du retour, lorsque chacun donne ses impressions, Tony Hymas confie : "Jean Aussanaire is a hell of a player".

Un sacré musicien, c'est sûr ! Oscillant entre la douceur tourangelle et l'appel de la mer, Jean Aussanaire, véritable navigateur, a toujours bourlingué dans un grand jeu de liberté, de franche détermination n'excluant aucune conciliation. Le devenir lui sied si bien.

Quelle maladie traîtresse a pu avoir l'audace imbécile de l'arracher à la vie ce soir du 14 septembre 2017 ? Lui qui avait compris que les sources, quelles que soient leurs géographies, ne sont jamais isolées, qu'elles peuvent être jointes et se rejoindre. Que ce soit avec Cache Cache, trio de dix ans pour terminer le siècle précédent, avec ses amis Olivier Thémines (l'étonnant Veine de tuffeau), Jean-Luc Cappozzo, Mico Nissim, Jacques Bolognesi, Jacques Mahieux, Sébastien Boisseau, Ed Sarath, Clément Gibert, Luigia Salvi, Hélène Labarrière, Jacky Molard (Brest Babel Orchestra), Bernard Santacruz, Bruno Tocanne (il était membre d'Over the hills), Eric Brochard (la musique créée ensemble pour Finis Terrae de Jean Epstein), MOB, quartet consacré à la musique d’Ornette Coleman, l'étonnante fanfare de poche TouUt (avec Camille Secheppet et Daniel Malavergne - que de bons souvenirs à Livioù ou Douarnenez !). On n'oubliera évidemment pas bien sûr le Workshop de Lyon, auquel il était si heureux d'appartenir, groupe substantiel depuis 1967 qu'il rejoignit en 2003. Ce qui le conduira aussi à intégrer l'Arfi et participer activement à quelques uns de ses groupes et inventions comme La Marmite Infernale, Arfolia Libra ou, à partir d'un tableau de Bruegel, la création, avec Jean Méreu, Bernard Santacruz et Laurence Bourdin, du spectacle A la vie, la mort. 

On pourrait aussi citer des danseurs, des sculpteurs, des comédiens, des œnologues, évoquer aussi les festivals qu'il a organisés à Rochecorbon (ville de tuffeau), Noizay ou dans sa chère Belle-île-en-mer (Notes à Belle-Île).

Dans le numéro 35 des Allumés du Jazz, Jean Aussanaire avait écrit "Du bénévolat aux institutions" article où il s'inquiétait de la dérive qui a saisi l'ensemble du monde musical : "La structuration, la reconnaissance, le professionnalisme ont gagné tous les étages de notre petit monde, et alors ?  Est-ce que les musiciens jouent plus ?".

La citation attribuée parfois à Platon, parfois à son élève Aristote : " Il y a trois sortes d'hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer" a beau être le lieu commun des préfaces maritimes, on l'aimerait réelle afin que Jean Aussanaire, musicien fendant l'onde d'une insigne humanité et merveilleux compagnon, se retrouve dans cette troisième voie se dessinant de toutes les façons dans nos cœurs.


Photo B. Zon ( Le Mans, 16 avril 2016)











12.9.17

EN ROUTE...

" Nous ne céderons rien, ni aux esclavagistes, ni aux crétins, ni aux vampires"

28.8.17

LA TERRE EST ORANGE COMME UN FANTÔME

Dimanche 27 août, métro parisien, ligne 8 dite Orange (couleur qui, d'après Kandisky, "ressemble à un homme sûr de ses forces et donne en conséquence une impression de santé"), un jeune homme monte dans la rame, une enceinte à la main. Très vite il prévient qu'il ne demandera ni argent, ni ticket restaurant, ni rien du tout. Il réclame à peine l'attention, prévient seulement qu'il aimerait bien partager quelque chose en ces temps où l'humanité disparait derrière les robots, où l'on ne se regarde plus, ne s'écoute plus. Son sourire marque l'intelligence. Il règle vite sa petite enceinte et commence à rapper. Son flow est beau, le texte est fin, la musique est intéressante, le beat est juste et son corps se meut avec grâce. Il parle de la dislocation des esprits et des corps. Pas besoin de rassurer, ni de faire peur, partager seulement, il nous invite, on est chez lui, il est chez nous, nous sommes chez nous. Les visages habités se réveillent, se révèlent, quelque chose passe en élans suspendus. Seuls ceux qui sont restés sur leurs téléphones l'ignorent, regardent ailleurs, nulle part. La vie est-elle jeu de semblance ? Une jeune fille va vers lui "je peux ?", il dit "bien sûr" et puis elle l'enlace, le sert dans ses bras un bon petit moment. Il semble heureux nous salue, descend du métro et disparaît presqu'iréel. On a un peu le cœur serré à l'idée qu'on ne le reverra plus, l'incroyable douceur d'une amitié fulgurante fragile et ouverte à l'amour, pour vivre autrement hors du cataclysme producteur.

Plus tard, au Temps du Corps (ça ne s'invente pas), l'Atelier Tampon en vadrouille propose un concert du trio John Dikeman, William Parker, Hamid Drake. Dans la lumière orangée, la musique commence comme une dessin sur le sable qui pénètre la mémoire pour y grandir au fur et à mesure de l'arrivée de la mer. L'énergie du saxophoniste est fulgurante soutenue en connaissance de cause en une sorte de demande et d'offre permanente de solidarité sans esquive. L'adhésion grandit dans la salle au fur et à mesure de cette verve mobilisatrice. L'obscurité est en ligne de fuite. Tout s'allume, tout brille, se qualifie pour une extrême vitalité. L'acte de révolte montre ses sens. Le deuxième set se termine par un Ghosts d'Albert Ayler gorgé de soul. Les fantômes sont renommés instables pourtant se sont-ils bien entendus pour que tout le concert tende vers ce moment d'une exquise furie, ce poing tendu, cette indication pleine de corps et d'esprit.

Cela fera grand bien de se souvenir des mots et gestes du rappeur anonyme autant que de l'éclat du trio, dans les temps prochains... quand l'orange pourrait virer au rouge.



1.8.17

TONY HYMAS, HÉLÈNE LABARRIÈRE,
SIMON GOUBERT, JACKY MOLARD

DE CONCERT À LA CNT


« La mort ne tue pas l’idée, elle ne lui enlève pas ses formes sensibles, l’idée de la révolte et l’idée de la liberté s’accrochent au jazz, elles s’incarnent dans tous ces corps de musique qui leur donnent forme sensible. »
Philippe Carles et Jean Louis Comolli (extrait de « Free » in Buenaventura Durruti – 1996)

Pourquoi jouer ? Pourquoi produire l'imprévisible, partager le sentiment réputé insaisissable, révéler l'alchimie des petits secrets travaillés ? Pour quoi ? Pour qui ? Ce ne sont certainement pas les numéros numérisés du cirque électoral fraîchement épuisés qui auraient pu atténuer la permanence de ces très tarabustantes questions. Nous avons aimé le jazz parce qu'il n'était pas une langue d'emprunt, mais le passage possible de nos transes, grandes ou petites, un endroit où se rejoignent rythme, profondeur, écho quand la respiration permet la distance nécessaire, qu'elle déjoue les manières brusques du cours du temps, qu'elle les  transgresse par la poésie (l'enfance qui se souvient) pour envoyer au diable plis et replis de la vie. Manifestement ! Nous la désaimons avec peine, la craignons même, lorsqu'elle s'éloigne de son propre bouillonnement dans le catalogue des simulations de la conformité. Inadmissible pour les praticiens d'une musique à l'histoire dynamitant les frontières.

L'invitation faite à Tony Hymas, Hélène Labarrière, Simon Goubert et Jacky Molard par la CNT tombait à pic pour confirmer que ces premiers jours d'été pouvaient être des jours de printemps. Multiples ! Que la Parole Errante, endroit voulu par Armand Gatti et ses compagnes et compagnons où se tenait le festival du syndicat les 23, 24 et 25 juin, soit l'endroit où, pour reprendre le mot de Paul Celan, on ne faisait pas la différence entre un poème et une poignée de main, avait toute logique. Dans une fourmillante suite de rencontres, débats, expositions, projections de cinématographe, stands de livres, de disques ou films, concerts, scènes de théâtre, une certaine idée du jazz qui n'est qu'une idée forte de la musique en accord avec l'action des êtres, une idée d'une parole vivante et ses accents de drôles de régions personnelles put prendre place.

Tony Hymas joua d'abord seul au piano, en un set, sa traduction de Léo Ferré en commençant par "Les anarchistes", marque de salut mutuel. L'amour n'est sans doute pas pour rien dans l'idée originelle de la musique. La musique, longanime, peut aussi faire l'amour, jouée pour la liberté de celle ou celui qui l'écoute. Ensuite Hymas revint avec Hélène Labarrière (qui participa en mai 1997 à une autre journée mémorable organisée par la CNT), Simon Goubert puis Jacky Molard. Ces quatre-là ne sont pas réunis exceptionnellement par exception, mais par le partage constant en divers partages souvent éprouvés, partages de l'expérience des contrastes, de l'équilibre des expériences "personnelles" et "artistiques", de la parole vivante, son besoin de réconfort et ses coïncidences. Le blues des "Évadés de la nuit" introduit par un fracassant solo de la contrebassiste gagna toute l'assistance et le trio y forgea toute sa cohérence, celle qui chuchote : "Tant que nous-autres serons en vie". Le trio joua aussi "Don qui ?" thème écrit par Tony Hymas à cette occasion et dédié à Armand Gatti, souvenir inoubliable d'un week-end à Limoges d'échanges nourris entre le pianiste et l'écrivain à propos de la musique et de la vie. Jacky Molard fit son entrée sur un "Cant dels ocells" qui fut bien ce jour-là une forme de chant du monde se fondant petit à petit dans "As Crechas", thème du violoniste. "Himno de Mujeres Libres" qui ne saurait être un hymne passé, précéda "Standing Rock 2016" suite de Tony Hymas honorant la fantastique résistance contre un oléoduc monstrueux, symbole achevé du monde haïssable, qui prit naissance l'an passé dans la réserve lakota qui fut la terre de Sitting Bull. Un débat sur le sujet eut d'ailleurs lieu une heure avant le début des concerts.  "El paso del ebro" se glissa dans l'énergie d'un rappel très libre, chant de la guerre d'Espagne sans doute, de la révolution espagnole certainement, mais aussi chant séculaire offert un jour au témoignage du poète Federico Garcia Lorca et, ce 25 juin chant de nos amours. Ces moments furent aussi réels que merveilleux.

Et l'on aurait mauvaise grâce à ne pas souligner aussi qu'il furent grandement possibles par la gentillesse, l'efficacité, la conscience de toutes les militantes et militants de la CNT présents et leur formidable accueil. L'un d'eux nous rappela d'ailleurs cette citation d'Herbert Marcuse : "L'art ne peut pas changer le monde mais il peut contribuer à changer la conscience et les pulsions des hommes et des femmes qui pourraient le changer".  Ce jour-là tout le monde avait une bonne raison de se trouver là.

À très bientôt donc !


Un très très grand merci à Thierry, Didier et toutes et tous rencontrés avec bonheur ce 25 juin.

25 juin 2017, Festival de la CNT, La Parole Errante, Montreuil-sous-Bois
Tony Hymas (piano)
Tony Hymas (piano), Hélène Labarrière (contrebasse), Simon Goubert (batterie)

Photo : Martial Roche

31.7.17

JEANNE MOREAU

Elle ne fit qu'une brève apparition chez Godard (Une femme est une femme) mais elle rencontra en éclatante complicité nombre de réalisateurs qui secouèrent le cinéma tels Luis Buñuel (Le journal d'une femme de chambre), Orson Welles (Le procès, Falstaff), Rainer Werner Fassbinder, (Querelle), Michelangelo Antonioni (La notte), Joseph Losey (Eva, Monsieur Klein), François Truffaut (Jules et Jim), Jacques Demy (La Baie des Anges), Jean-Pierre Mocky (Le miraculé), Jean Renoir (Le Petit Théâtre de Jean Renoir), Tony Richardson (Mademoiselle). Elle réalisa elle-même (encouragée par Orson Welles, comment résister ?) deux films très sensibles pleins de charme (Lumière, L'adolescente). Charme qu'elle dispensa magnifiquement aussi comme chanteuse. Pour Jeanne Moreau, actrice primordiale de l'histoire du cinéma, notre mémoire ne flanchera pas.

26.7.17

À EN PERDRE SON LATIN

C'est tout de même terrible à quelle point la confiscation (façon de gouverner par le vide) peut nous atteindre. Déjà, on ne pouvait plus mettre les initiales de Post Scriptum en bas des lettres sans avoir l'impression d'y ajouter le sceau des traîtres, mais maintenant on ne peut plus dire qu'on est simplement "en marche" sans avoir le cerveau qui peste. C'est très pénible lorsque l'on aime les promenades et la randonnée. On dira donc qu'on est "en route" ou "en chemin" tout en restant discret, des fois que quelque politicien tortionnaire du vocabulaire nous prive de ce qui nous reste pour exprimer nos mouvements.